Vera de Petr Zelenka, une pièce résolument contemporaine

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Vera

samedi 17.09.2016 à 20h30

Vera est la dernière pièce du dramaturge et cinéaste tchèque Petr Zelenka, peu traduit et peu monté en France, Marcial Di Fonzo et Élise Vigier s’en emparent pour nous raconter, à leur manière, l’histoire de cette femme animée par un incontrôlable désir de puissance. Retour sur les choix des deux metteurs en scène à travers un entretien réalisé par Guillermo Pisani.

Comment avez-vous découvert le travail de Petr Zelenka ?

Marcial Di Fonzo Bo : Petr m’a proposé de jouer dans son dernier film Lost in Munich et j’ai eu l’occasion de passer un mois à Prague pour le tournage, et de le voir travailler avec son équipe d’acteurs. En rentrant, je me suis mis en campagne pour faire traduire quelques-unes de ses pièces, car il en a écrit une vingtaine déjà, qui sont régulièrement jouées en Pologne, en Allemagne, et en République Tchèque bien entendu ou Petr est un réalisateur et homme de théâtre reconnu. Pour ce qui est des pièces, l’acteur est au centre de son écriture. Le travail « de plateau » comme on dit, est le point de départ au lieu d’être la phase finale de la dramaturgie. L’écriture de Petr est sans doute influencée aussi par son travail en tant que réalisateur de cinéma. Les procédés et les dispositifs mis en place dans Vera sont souvent empruntés au cinéma.

Élise Vigier : Comme l’idée de montage cinématographique, par exemple, mais cette fois-ci appliquée au théâtre. La possibilité aussi de suivre plusieurs histoires en parallèle, qui finissent par se croiser, ou encore de pouvoir travailler sur l’ellipse, et donc sur l’accélération du temps et sa condensation. Dans Vera, « la dramaturgie du costume » est au cœur de la pièce : un même acteur joue plusieurs personnages, et c’est écrit et pensé par l’auteur dès le départ. Ce qui est pour l’acteur une force incroyable. La notion de « jeu » est inscrite dans la dramaturgie même, ce qui permet le décalage, l’humour, et renforce la comédie. L’acteur « est » tel personnage mais aussi tel autre. Il est multiple. Autour de Vera, pivot central qui, dans notre version, sera interprétée par Karin, huit acteurs se distribuent plus d’une trentaine de personnages. Et on retrouvera Pierre et Marcial, notamment.

Pourquoi avez-vous eu envie de travailler sur lui ? Et sur ce texte en particulier ?

Marcial Di Fonzo Bo : Petr Zelenka fait une peinture démesurée d’une époque, une fresque de notre monde actuel et de son néo-libéralisme sans frein. On veut affirmer, en arrivant à la direction de la Comédie de Caen, la continuité de notre travail sur les écritures contemporaines et le lien avec les auteurs. Contemporaines, dans le sens qu’elles parlent du monde d’aujourd’hui. De nombreux auteurs seront présents – aussi physiquement – tout au long de cette première saison. Quelques-uns sont encore méconnus du public français, c’est le cas de Zelenka. C’est une chance de pouvoir développer cette démarche.

Élise Vigier : Ce texte fait aussi penser à certains films de Fassbinder, Le secret de Véronica Voss par exemple, un monde exposé, brillant, celui des stars, qui cache le plus sombre, le plus pourri, derrière la fine pellicule de l’image. C’est comme un scénario, une matière à situation, pour les acteurs.  

Marcial Di Fonzo Bo : La trame est assez simple : Vera est directrice d’une agence de casting pour acteurs de cinéma et de télévision. Au sommet de sa carrière, Vera décide de faire fusionner son agence avec une importante agence anglaise, dans un but de développement lucratif évidemment, mais aussi par un incontrôlable désir de puissance. À partir de ce moment, on suivra la chute libre de Vera, la perte vertigineuse de chaque partie de sa vie, professionnelle, familiale, intime. Avec un « effet zoom » sur ce personnage, Petr dévoile le « hors champ » qui n’est autre chose que l’image de notre société individualiste.

Élise Vigier : On est dans une réalité exagérée, un monde clos qui s’autodétruit, qui s’étouffe lui-même. Par l’exagération qu’il donne aux situations, l’omniprésence de la mort ou le comique de chaque scène, Zelenka donne une dimension onirique au récit. Nous sommes dans une fable, et on sait dès le début que quelque chose va dérailler, s’écrouler. L’assurance de Vera, sa totale autosatisfaction, son sentiment de puissance et de maîtrise absolue nous laissent présager une catastrophe à venir.

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