De Kafka à kafkaïen : petit précis à l’usage des spectateurs de La Métamorphose

Publié le 02/12/2015

« En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. »

Les célèbres premières lignes de La Métamorphose de Kafka inspirent tout l’opéra présenté à Colombes le 4 décembre 2015, une immense litanie conçue par Michaël Levinas, dont s’emparent l’ensemble Le Balcon et l’artiste visuel Nieto. Mais quelle lecture peut-on avoir de ce texte et de cette création ?

Naissance d’une nouvelle kafkaïenne

Kafka écrit La Métamorphose en 1912, à 29 ans. Il l’imagine un dimanche matin de novembre, alors qu’il fait la grasse matinée au domicile de ses parents. Comme son protagoniste,  dans les premières pages de la nouvelle, l’auteur a une incroyable difficulté à s’extraire de son lit. Ce jour-là, il écrira à une amie : « Aujourd’hui, je vais transcrire une petite histoire qui m’est venue à l’esprit alors que j’étais au lit en pleine détresse et qui m’obsède au plus profond de moi-même. » Entamée le même soir, la composition du texte prend plus de temps que prévu à Kafka. Installé dans sa chambre, qui comme celle de son héros compte trois portes, il n’achève sa nouvelle qu’au bout de plusieurs semaines.

Ce récit, probablement le plus connu de Kafka, est également le plus énigmatique.
Sur une centaine de pages, l’auteur narra la nouvelle vie de Grégoire Samsa, simple représentant de commerce qui se réveille un matin « transformé en une véritable vermine ». Devenu un insecte humain – et étant la seule source de revenus ou presque de ses parents et de sa sœur – il va devoir faire face aux difficultés que crée sa nouvelle situation, dont bien entendu l’impossibilité de toute vie sociale… mais aussi familiale.

Le professeur Vladimir Nabokov, qui considère Kafka comme le plus grand auteur en langue allemande, donne une lecture très personnelle de La Métamorphose.  Il voit Gustave Flaubert comme le véritable modèle de Kafka. Dans le résumé qu’il donne de la nouvelle, Nabokov décrit les parents de Gregor Samsa, comme des petits bourgeois de Prague, « des philistins flaubertiens, des gens de goûts vulgaires et qui ne s’intéressent qu’au côté matériel de la vie. » Pour Nabokov, « la famille Samsa autour de l’insecte fantastique n’est rien d’autre que la médiocrité entourant le génie. » À son réveil, Grégor est seul. Dans sa chambre, la métamorphose a déjà eu lieu, mais il conserve encore des préoccupations humaines, en particulier celle du temps. Il est en retard et craint l’impact négatif de ce retard sur son emploi. Les trois membres de la famille Samsa frappent aux trois portes verrouillées de sa chambre. « Les familiers de Gregor sont ses parasites, qui l’exploitant, le grignotent de l’intérieur. Ils sont en quelque sorte les sarcoptes du scarabée : c’est le désir pathétique de trouver quelque protection contre la trahison, la cruauté et la crasse qui a suscité la constitution de sa carapace, de sa cuirasse de scarabée, qui, à première vue, semble dure et sûre, mais se révélera, par la suite, aussi vulnérable que l’ont été sa pauvre chair et son pauvre esprit humain. »

Comment réaliser l’inquiétante métamorphose sur scène ?

Il aura fallu attendre près d’un siècle pour que le texte se métamorphose en opéra grâce à Michaël Levinas. En 2011, sur commande de l’Opéra de Lille, avec Valère Novarina et Emmanuel Moses, le compositeur opère un travail sur la langue pour révéler sa vocalité lyrique. Toujours en quête « d’une suggestion d’ébranlement dramatique dans la vibration du son » comme s’il y avait un « au-delà du son dans le son », la musique de Levinas s’ouvre au fantastique. Attiré par « la trivialité extrême qui donne à cette nouvelle son caractère terrifiant, d’une terreur insondable », Michaël Levinas choisi la voix de haute-contre pour réaliser la plainte enfantine de Gregor, une voix démultipliée et comme retardée par l’électronique.

L’artiste vidéaste Nieto réalise la mutation absurde de Gregor, dont l’ignominie et l’inutilité provoque la lâcheté de sa famille et questionne la nôtre : « Malgré Gregor et Kafka nous mettons La Métamorphose en scène, tel un père qui décortique une crevette vivante à table. Mais malheur ! On a oublié nos bavoirs et maintenant notre conscience est éclaboussée par cette substance.» Qui est l’homme et qui est le monstre ? Nieto soulève ce paradoxe profondément présent chez Kafka, en inversant les apparences dans un contraste criant et cauchemardesque : Gregor se transforme en humain et son entourage est monstrueux. Dans sa nudité originelle, vulnérable et fragile, Rodrigo Ferreira ne va pas à rebours, mais évolue et se confronte à un monde aussi désincarné que déshumanisé. Projections vidéos, personnages hybrides, insectes ou difformes, lumières animales et ambiance hallucinatoire, tout est mis en place pour mettre à mal le spectateur.

Bonus : du bon usage de kafkaïen

Parce que le vocabulaire compte et peut vous permettre de briller en société, voici un guide express pour utiliser ce mot à bon escient. Parce que certes, il y a de l’absurde dans le kafkaïen… mais pas seulement. Quand on pense à ce pauvre Gregor qui se réveille un matin avec l’apparence d’un cafard monstrueux, ou aux autres tristes personnages de l’univers de Kafka, cela évoque l’absurdité des situations, bien entendu. Mais ce qui distingue une situation kafkaïenne d’une situation autrement absurde, c’est sa dimension oppressante et cauchemardesque. Ainsi vous ne direz plus jamais « j’ai vécu une situation kafkaïenne à la boulangerie » mais pour évoquer la situation géopolitique d’un état totalitaire, là, vous pourrez employer « kafkaïen » à discrétion.

Sources

La Métamorphose sur Wikipédia
La Métamorphose publié par Walter Paisley sur Psychovision
La Métamorphose de Lévinas mute au Théâtre de l’Athénée de Charlotte Saintoin publié sur Olyrix.com (2015)
Ne confondez plus… absurde, ubuesque et kafkaïen publié par Djinnzz sur Etale ta culture (2013)
Un univers « kafkaïen » aujourd’hui ? publié par Gérald Berthoud en dans la Revue européenne des sciences sociales (2006)

Lire le texte original :
La Métamorphose
 (suivi de Dans la colonie pénitentiaire) traduit par Bernard Lortholary
publié dans La Bibliothèque électronique du Québec / Collection Classiques du 20e (e-book gratuit)
ou rendez-vous à La Librairie Les Caractères à Colombes !

Image :
Croquis de Nieto pour la création de La Métamorphose


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vendredi 4 décembre 2015 - 20h30

La Métamorphose