Les Mamelles de Tirésias : fantaisie poétique et satire

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la programmation

Drame surréaliste en deux actes et un prologue d’Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias sont créées le 24 juin 1917 au théâtre René Maubel, à Montmartre. L’expression « drame surréaliste », inventée par Apollinaire, permet à la pièce de se démarquer de la production théâtrale de son époque. Elle sera rarement montée sur scène.

Mis à part le prologue et la dernière scène du deuxième acte écrits pendant la Première Guerre mondiale en 1916, la pièce date de 1903 ce qui en fait une œuvre de jeunesse. Le décalage entre l’écriture et la création est donc important. Dans la préface, Apollinaire explique le sujet de la pièce: « Ce drame a pour but de mettre en relief une question vitale pour ceux qui entendent la langue dans laquelle il est écrit : le problème de la repopulation. »

L’accueil est mitigé car le public ne comprend pas le mélange d’avant-garde et de leçon de morale qu’Apollinaire prétend développer. Le comique semble inadapté à un sujet aussi grave que celui de la dépopulation d’autant plus dans le contexte de la Première Guerre mondiale qui provoque une véritable saignée sur le plan démographique. La pièce d’Apollinaire par ailleurs présente une particularité du point de vue de la dramaturgie ; comme l’écrit l’auteur et critique d’art Henri Hell en 1978, « le ressort dramatique, théâtral de la pièce est inexistant : aucune progression, aucun développement, aucune intrigue. En bref, ce n’est pas là véritablement du théâtre, mais une fantaisie poétique ».

Une référence lointaine à Tirésias, devin thébain de la mythologie grecque

Il existe deux versions du mythe. Dans la première, Tirésias surprend Athéna dans le plus simple appareil en train de se baigner. La déesse chaste le punit alors en le rendant aveugle mais à la demande de sa mère
Chariclo, compagne d’Athéna et pour alléger sa peine, elle lui attribue une ouïe exceptionnelle qui lui permet de prédire l’avenir ainsi qu’une vie plus longue que les autres mortels.

La deuxième version, plus connue, est celle d’Ovide. Dans les Métamorphoses, Tirésias se promène dans la forêt et surprend l’accouplement de deux serpents. Pour le punir de cette indiscrétion, il est alors transformé en femme. Quelques année plus tard, il revoit les mêmes serpents s’accoupler et dit : « Si quand on vous blesse votre pouvoir est assez grand pour changer le sexe de votre ennemi, je vais vous frapper une seconde fois » (Métamorphoses, III, 316-338). C’est ainsi que Tirésias redevient homme.
Quand Jupiter prétendit que la femme prenait plus de plaisir que l’homme à l’acte sexuel et que son épouse Junon prétendit le contraire, les dieux demandèrent l’avis de Tirésias qui avait l’expérience des deux sexes. Tirésias se rangea de l’avis de Jupiter. Et Junon, « plus offensée qu’il ne convenait de l’être pour un sujet aussi léger, condamna les yeux de son juge à des ténèbres éternelles » (Métamorphoses, III, 316-338). Jupiter ne pouvait aller à l’encontre de la décision de Junon, alors, pour compenser sa cécité, il offrit à Tirésias le don de la prophétie et une vie longue de sept générations.

Une satire du féminisme dans un contexte d’après-guerre

Cette pièce rassemble des sujets d’actualité dans une société d’après-guerre en pleine mutation : le refus de la procréation obligée, la revendication des femmes de pouvoir faire carrière, le rôle et la nouvelle place des pères dans le couple, la célébration de la natalité. On trouve donc à la fois une satire du féminisme car l’oeuvre se termine sur une célébration de la natalité, et un propos social nataliste lié à l’après-guerre. Les femmes sont accusées d’abandonner la fonction féminine essentielle : la reproduction !

Dans son Histoire du féminisme, Michèle Riot-Sarcey expose l’état du féminisme après la Seconde Guerre mondiale. L’égalité politique est enfin reconnue en 1944, comblant un retard français. En 1946, 33 femmes sont élues à l’assemblée, dont 23 communistes : c’est peu après le rôle des femmes durant la guerre et la Résistance. Après la guerre, tous les mouvements de femmes sont « maternalistes », en particulier l’Union des femmes française (U.F.F.) créée après la guerre dans la mouvance du parti communiste. Dans une situation d’exception, le féminisme au sens d’avant-guerre n’est plus tellement d’actualité. La défense de la paix, la méthode dite d’accouchement sans douleur, sont mises en avant plus que la contraception ou l’avortement. Le combat pour l’égalité des sexes est comme effacé et les femmes cantonnées dans un espace conforme à leur « nature ».

Naissance du mot « surréaliste »

C’est à travers cette oeuvre qu’apparaît pour la première fois le terme « surréaliste ». Apollinaire s’en explique : « Pour caractériser mon drame je me suis servi d’un néologisme qu’on me pardonnera car cela m’arrive rarement et j’ai forgé l’adjectif surréaliste qui ne signifie pas du tout symbolique comme l’a supposé M. Victor Basch, dans son feuilleton dramatique, mais définit assez bien une tendance de l’art qui si elle n’est pas plus nouvelle que tout ce qui se trouve sous le soleil n’a du moins jamais servi à formuler aucun credo, aucune affirmation artistique et littéraire. »

Le mot lui sera emprunté, après sa mort en 1918, pour qualifier un mouvement intellectuel, artistique et littéraire, affirmé par André Breton (Manifeste du surréalisme en 1924) et influencé notamment par le fauvisme, le cubisme et le dadaïsme – le mouvement Dada étant sans doute l’influence la plus directe.