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Ariane Ascaride, comédienne à la carrière hors-norme tant au cinéma qu’au théâtre, révélée par Marius et Jeannette en 1998 qui lui vaut un césar de la meilleure actrice, se livre. Entourée de Marie Desplechin à l’écriture et Thierry Thieû Niang à la mise en scène, Ariane a travaillé pendant quinze ans le texte de sa pièce autobiographique Touchée par les fées. Elle pose ses valises une dernière fois à l’Avant Seine pour nous livrer le récit de sa vie, ses derniers mots, ses ultima verba.
Transmettre toute la beauté et la poésie du monde dans lequel elle a grandi
Par ses derniers mots, elle nous interprète, et surtout nous transmet son monde, son histoire, ses failles, ses rêves… Tout ce qui l’a façonnée, elle, cette petite fille constamment dans la lune ou, comme on le dit à Marseille où elle a grandi, touchée par les fées (fada). Elle nous embarque dans ses valises, qui fleurent bon le soleil du Sud et les cigales, pour cette ville qui a impacté autant sa vie que ses films (citons notamment les “contes de l’Estaque” de Robert Guédiguian : L’argent fait le bonheur, Marius et Jeannette et À l’attaque !). C’est dans ce monde que prennent vie autant de personnages à qui elle rend hommage en nous transmettant tout ce qu’elle garde d’elles et eux aujourd’hui ; en ses propres mots :
« Donner des nouvelles de cette drôle de communauté née de la pérégrination d’aïeuls et parents appartenant au monde des invisibles. Des héros du quotidien qui ont traversé des aventures banales et extraordinaires, des êtres simples mais capables de croire aux fées, aux sorcières, aux anges. Leur redonner la possibilité d’expliquer enfin comment ils m’ont offert malgré eux l’opportunité de raconter une fable magique. Leur dire au revoir en espérant laisser le souvenir aux spectateurs d’un héritage complexe, parfois drôle et fou, parfois un peu dur mais qui reflète la vie des femmes et des hommes qui laissent à leurs descendants des pépites d’or et des bouts de charbon. »
En ouvrant ses valises, Ariane Ascaride nous ouvre ainsi les portes de son monde, pour le meilleur et pour le pire.
Une lettre ouverte au passé et au présent
Car des pépites d’or et des bouts de charbon, elle n’oublie rien. Si c’est avec joie et humour qu’elle livre son récit, elle s’empare aussi des moments les plus durs, toujours avec recul et poésie. Touchée par les fées – Ultima verba est conçu comme les derniers mots de l’actrice envers sa vie, celles et ceux qui y ont contribué ; mais ce sont aussi les ultima verba de toutes ces personnes, la dernière occasion qu’Ariane se donne et leur donne pour refaire surface et faire leur révérence. Une fois les au-revoir et les adieux faits, elle s’en sert, de son côté, pour continuer de faire ce qu’elle sait faire de mieux, grâce à elles et eux : être touchée par les fées, là-haut dans les nuages, imaginer, jouer. Celle qui compare son environnement familial à ceux des pièces de William Shakespeare, avec un de ses deux frères qu’elle surnomme “Richard III”, en fait pour autant un vrai sujet de comédie, utilisant aussi le rire comme un exutoire précieux qui l’aide à se délester de ce passé.
Une autre lumière à avoir émergé au sein de cette famille shakespearienne : le théâtre, auquel son père qui en était fanatique l’a initiée très tôt. En même temps qu’une réflexion personnelle voire intime, Ariane extériorise aussi beaucoup sur le théâtre, le cinéma, ce que “jouer” veut dire pour elle, sa carrière, son public, car la comédienne a grandi en même temps que la femme et a été nourrie des mêmes expériences.
De son père, la comédienne a également gardé un fort engagement, autre fil rouge de sa carrière avec notamment son incarnation de Gisèle Halimi dans Gisèle Halimi, une farouche liberté (pièce de 2022 que l’Avant Seine avait déjà accueillie), de Gisèle Pélicot pour le Festival d’Avignon de 2025, ou encore sa participation à l’adaptation sur scène du best-seller féministe Sorcières de Mona Cholet (jouée en 2023). Un dernier aspect central de la carrière et de la vie d’Ariane Ascaride qui devait être discuté dans la pièce, sur un ton sérieux mais jamais didactique. Sur le plan intime comme sur les sujets sociaux, la comédienne rend avec brio la féérie dans laquelle elle a navigué toute sa vie dans ce spectacle éminemment joyeux.
Juliette Roux
