dans
la programmation
Nés dans les années 1980 pour que la danse contemporaine trouve à la fois un abri et un terrain d’expérimentation, les Centres chorégraphiques nationaux (CCN) soutiennent la création, accompagnent les artistes et diffusent les œuvres chorégraphiques au grand public. On dénombre aujourd’hui 19 CCN en France, comme autant de laboratoires de mouvements et d’idées qui font circuler la danse au sein de leurs territoires, notamment grâce aux artistes et collectifs qui sont à leurs têtes.
Le Ballet de Lorraine, fondé en 1969 à Nancy, et devenu CCN en 1999, porte cette mission depuis sa création. Avec sa troupe permanente, il fait dialoguer rigueur et intensité et est reconnu pour son excellence et sa capacité à interpréter différents répertoires, allant de Trisha Brown à Marco da Silva Ferreira, en passant par Maud le Pladec. Depuis 2025, c’est d’ailleurs sous la direction de cette dernière que la compagnie poursuit sa trajectoire et s’intéresse au rapport entre le mouvement, la musique et la société, sujets phares dans le travail de la chorégraphe bretonne.
Quand le Ballet de Lorraine arrive sur scène, l’ensemble savamment constitué donne à voir une manière d’être ensemble, et c’est avec cette qualité de présence haute en couleur que les corps vont traverser deux pièces distinctes, mais qui se répondent avec évidence.
Dans Static Shot, le mouvement ne se stabilise jamais. Les corps sont conduits par une énergie continue, tendue, presque mécanique, pris dans un flux qu’il semble impossible d’interrompre. Inspiré des catwalks, le mouvement répond à une partition électro signée Chloé Thévenin et Pete Harden qui pulse en continue, offrant au public un plan-séquence hypnotisant où, à l’unisson, les danseuses et danseurs vibrent d’une énergie qui aurait été trop longtemps contenue. Alors les interprètes défilent, se mêlent, les gestes s’accumulent, s’amplifient et instaurent une tension palpable. Dans ce souffle collectif, les personnalités se distinguent grâce aux costumes et à quelques images évocatrices, mais c’est bel et bien en tant que groupe que le Ballet de Lorraine sculpte le plateau, comme un prélude du tableau suivant, a Folia.
Sans se défaire des couleurs riches et chatoyantes et après un crescendo haletant, le chorégraphe Marco da Silva Ferreira invoque le débordement. Dans une écriture tout aussi précise, mais plus organique, il met en scène le collectif à travers des rythmes festifs. Inspiré d’une danse folklorique portugaise du 16ème siècle, La Folia, Marco da Silva Ferreira ancre dans notre époque cette ancienne célébration et manière de s’affranchir des conventions sociales. Pour ce faire, il fait résonner le bien fameux air de Vivaldi dans ce qui pourrait être un club et convoque un élan de joie brut et communicatif, autorisant à cette vingtaine de corps chargés d’une énergie qui ne retombe pas, une euphorie libératrice.
Réunies, ces deux pièces racontent la même histoire : celle d’un corps dans le collectif, d’un groupe qui se construit, répond à une même rigueur, cherche à exister dans l’espace, puis s’abandonne comme seul cela est possible dans une transe collective. Et si elles dialoguent si bien, c’est sans doute car elles font appel à une énergie très similaire, demandent le même engagement à ses interprètes d’un immense talent et rappellent autant l’une que l’autre, à travers la répétition ou la fête, l’importance de se rassembler, en corps & encore.
Justine Komé
