dans
la programmation
Ce spectacle naît à Lausanne, au sein de l’école des Teintureries qui a désormais fermé ses portes. Invité par la direction pour préparer le spectacle de fin d’année, Ahmed Madani accepte de rencontrer ces comédiens et comédiennes en dernière année, mais informe “moi je ne fais pas de formation”. Malgré cela se tient une première rencontre et après des heures passées à écouter les étudiants, le metteur en scène réitère : il ne fait pas de formation. En revanche, lui, il fait des spectacles. Et ce qui pourrait l’intéresser avec ces jeunes personnes serait de leur donner la parole sur leurs désirs. S’ils sont partants aussi, alors il n’y a qu’une chose à faire, lui écrire en répondant à la question suivante : “Pourquoi voulez-vous faire du théâtre ?”.
Un mois plus tard, Ahmed Madani reçoit un mail ayant pour objet “T’as pas le choix”, cumulant toutes les réponses rédigées par des concernés inspirés. Ainsi débute l’aventure en 2024.
Partant de l’intime de chacun pour dérouler les chemins qui les ont menés jusqu’au théâtre, il les invite à plonger dans une auto-analyse du désir. Pour le comprendre, puis l’exprimer avec tous les outils qu’ils possèdent, maintenant que toute cette petite troupe sait chanter, danser et jouer la comédie. L’idée étant d’en faire une œuvre de fiction, même si les éléments de réponse naissent dans la réalité de ce collectif.
Le travail d’écriture se joue entre la singularité et la pluralité. Ils sont sept, venus d’horizons multiples, et chacun portant en lui une histoire unique qui, peu à peu, rejoint celle des autres. Ils sont arrivés jusqu’ici seuls, mais forment désormais ensemble une chorale de récits, à même de porter une parole qui n’est pas la sienne et pourquoi pas, une parole qui les dépasse, en guise de réponse à la question initialement posée.
D’où part-on quand on vise le théâtre ? De quels héritages invisibles sont-ils faits, et comment leurs récits familiaux dessinent-ils, en creux, des rêves de scène ? Chez ces jeunes interprètes, ils en témoignent, la vocation n’est pas toujours évidente : elle se fraie un chemin entre injonctions sociales, silences accusateurs et élans irrépressibles. Mais le spectacle documentaire d’Ahmed Madani révèle finalement que le théâtre constitue une brèche salutaire, comme un endroit où déposer ce qui déborde et où se réarmer pour affronter la réalité. Et cela peut être vrai chez les interprètes, comme pour le public. L’occasion de redire, en substance, toute l’utilité du spectacle vivant.
Car sur scène, leur énergie, leurs convictions et leur humour font apparaître quelque chose d’indomptable, c’est ce que peut encore le théâtre pour une société qui se fragmente : il demeure un endroit où l’on peut créer du commun sans dissimuler les fractures. Pour autant, Ahmed Madani n’édulcore pas, c’est un théâtre dépiauté qui nous est présenté ici, une théâtre qui nous montre ses coutures et ses limites, sa force et ses bourreaux, et à le questionner dans tous les sens il en devient baroque.
Au cœur de cette œuvre, Dolo, Aurélien, Jeanne, Rita, Côme, Igaëlle et Lisa nous offrent une partition vibrante, sensible, sincère et habitée de leurs vies confiées à cœur ouvert. Pourtant, ils vous le rappelleront, sur scène rien n’est vrai, mais tout est réel.
Alors, à cette jeunesse bouleversante qui affirme son existence sur scène comme dans le monde, qui défend l’art comme une sublimation du réel, utile dans la traversée de nos parcours intimes, il ne nous reste plus qu’à adresser un grand : Toï, toï, toï !
Justine Komé
