Comme des cailloux dans le lit d’une rivière – Entrelacs d’objets et d’histoires de vie…

Retour sur le processus artistique et citoyen de la pièce
La metteuse en scène Ema Drouin travaille sur une pièce autour de l’espace public depuis 2018, lorsqu’elle crée les « espaces de gratuité », dispositif faisant appel à la générosité des habitants et habitantes de son quartier de Malakoff, mais aussi du 13ème arrondissement de Paris et de Thouaré-sur-Loire (Loire Atlantique), pour qu’ils et elles déposent des objets leur ayant appartenu. La metteuse en scène les invite ensuite à partager souvenirs et anecdotes autour de ces objets. Ces bouts d’histoires forment la matière d’écriture pour Ema Drouin, nourrie par des moments de dons à d’autres habitants curieux, qui ont donné lieu à d’autres échanges, en particulier autour des premières et deuxièmes vies de ces objets. Ces espaces de dons et d’échanges sont ce que la metteuse en scène a appelé les ateliers de curiosité urbaine ; au fil des rencontres avec les habitants, ces ateliers se sont aussi ouverts à la création artistique, en permettant des expositions et des diffusions de spectacles.

Les rencontres au sein de cet espace public sont ainsi mises au cœur du processus de recherche et d’écriture, mais aussi de scénographie, puisqu’ Ema Drouin compose dans le même temps sa « boîte aux trésors » d’objets qu’elle destine à l’installation plastique qui accompagnera la pièce. En 2022, tout ce travail commence à se matérialiser au travers des résidences de création, où la collecte d’objets, l’écriture et l’installation prennent forme autour d’un dispositif de déambulation dans l’espace. Pendant ce temps, les espaces de gratuité ont perduré et pris la forme d’une association en 2023, toujours autour de dons et de rencontres entre les habitants.
Aujourd’hui, la scénographie imagine une fresque permettant de souligner la valeur, si futile soit-elle, de nos objets ; « les objets ont été choisis pour ce qu’ils disent de notre relation :
– à la consommation (par leur matière, leur démultiplication ou leur rareté)
– aux deuils, à l’attachement farouche qui nous y lient (cadeaux, souvenirs, rappel d’une période de vie… ),
– à l’histoire de la personne qui les a apporté ou la façon dont elle les a déposé,
– à ce qu’ils renvoient à propos de sujets qui traversent la société (politique, religion, colonisation, féminisme…). »
Ema Drouin insiste bien sur la dimension citoyenne des espaces de gratuité et de sa démarche ; tirant parti des évolutions de l’espace public, elle a pu créer de nouveaux cadres, comme les Terrasses de l’Atelier de curiosité urbaine organisées autour d’un touret* donné par l’équipe du chantier Grand Paris Express pendant ses 3 ans à Malakoff. Ces espaces ont aussi été déclinés en boîte à livres par les habitants, et en résidence pour une pièce de théâtre, un plateau radio ou encore un collage réalisé à partir des collectes effectuées.
Toutes ces déclinaisons du lien entre habitants et espace public, qu’elles aient été initiées par la metteuse en scène ou spontanément par les citoyens, ont donc abouti à Comme des cailloux dans le lit d’une rivière, oeuvre à l’intersection de l’installation plastique, de la pièce de théâtre et de la danse. L’installation est composée de 5 854 objets issus des collectes, posés directement au sol et entre lesquels déambulent trois danseuses. On assiste donc à l’histoire de ces objets, de nos relations à ceux-ci et à leur accumulation, mise en mots, en musique et en mouvements. On admire, on rit, on se questionne, on se remémore, on est empreint de nostalgie parfois, puis on poursuit la réflexion en se baladant dans l’installation. « Dans le lit de cette rivière sonore qui s’en va vers la mer, les histoires intimes sont des cailloux érodés par le flux immuable du temps sans début ni fin. »
Juliette Roux
* Petit appareil pour enrouler / dérouler des câbles par exemple ou pour polir et meuler des pièces

