Le Procès d’une vie. Gisèle, Marie-Claire, Michèle… et les autres

Frappées par le fait que l’avortement reste encore un sujet tabou aujourd’hui, Barbara Lamballais et Karina Testa décident de travailler sur une pièce mettant sur le devant de la scène ce droit fondamental et l’Interruption Volontaire de Grossesse. Les deux autrices ont alors entrepris un long travail de recherche sur un événement clef dans l’histoire du droit des femmes à disposer de leurs corps en France : le procès de Bobigny, en 1972, mené par l’avocate Gisèle Halimi.
L’Affaire Bobigny

En 1971, Marie-Claire, 16 ans, tombe enceinte à la suite d’une agression. Sa mère lui apporte son soutien ; une amie et une collègue l’aident à entrer en contact avec une “faiseuse d’anges”. Un peu plus tard, l’auteur de l’agression sexuelle est arrêté dans une autre affaire et dénonce Marie-Claire dans l’espoir que la police soit plus clémente avec lui. La lycéenne et les quatre femmes sont alors mises en examen en 1972. Sa mère fait alors appel à l’avocate Gisèle Halimi après avoir lu son ouvrage intitulé Djamila Boupacha, portant sur la défense de cette militante indépendantiste algérienne ayant été torturée et violée par des soldats français. De son côté, l’avocate fait face aux retombées du Manifeste des 343 (paru le 5 avril 1971), tribune de femmes revendiquant avoir avorté et réclamant un accès libre et sécurisé à l’IVG*. Gisèle Halimi fait partie des signataires.
L’idée du manifeste est venue de Jean Moreau, chef du service documentation du Nouvel Observateur, et de Nicole Muchnik, journaliste. Simone de Beauvoir est la première à le signer. Avec Gisèle Halimi, elles viennent de fonder le mouvement “Choisir la cause des femmes” et œuvrent en faveur de la dépénalisation de l’avortement. L’avocate accepte donc l’affaire et en fait, avec l’accord des accusées, un procès politique visant à mettre en cause l’État et sa “loi coupable” (formule de Marie-Claire à la barre, prononcée dans la pièce par Gisèle Halimi). La situation des cinq accusées, relatée par de nombreuses intellectuelles puis par les médias, émeut une grande partie de la population ; des manifestations d’ampleur sont organisées, quatre des femmes finissent relaxées. Seule Micheline qui a procédé à l’avortement sera condamnée à un an de prison avec sursis et à payer une amende. Trois ans plus tard, en 1975, la “loi Veil” légalise l’Interruption Volontaire de Grossesse.
Le Procès de toutes les femmes
Le Procès d’une vie met l’accent sur les relations des cinq accusées entre elles et celle qu’elles entretiennent avec Gisèle Halimi : l’amour entre Marie-Claire et sa mère Michèle, l’amitié entre cette dernière et ses deux collègues qui acceptent de braver la loi pour éviter à la jeune fille une maternité non désirée… L’acquisition du droit à l’avortement s’est faite grâce au soutien de célébrités et figures féministes, telles que l’intellectuelle Simone de Beauvoir ou encore l’actrice Delphine Seyrig mais aussi grâce à des femmes et des filles “ordinaires”, comme le sont les cinq protagonistes de ce procès (une lycéenne, trois employées de métro et une faiseuse d’anges ayant elle-même fait face à des grossesses non-désirées, l’accès à la contraception étant très limité à l’époque). La forme permet des moments de respiration salutaires grâce à des pointes d’humour et une mise en scène ingénieuse. Le texte, lui, met avant tout l’accent sur la sororité qui règne entre ces femmes.
Lorsque Gisèle Halimi donne la parole aux deux collègues de Michèle, ces dernières livrent des témoignages frappants. Renée, enfant de l’assistance publique, aurait tout fait pour éviter à un enfant de vivre sans l’amour de ses parents, et Lucette, fervente catholique qui défend son geste d’empathie motivé par sa foi, et non en contradiction avec celle-ci. Une justesse d’écriture due à une documentation impressionnante sur tous les pans de la société que la pièce dépeint, et qui lui a valu quatre nominations aux Molières 2026 et trois victoires : celui de la comédienne dans un second rôle pour Jeanne Arès qui interprète justement Lucette ; celui de l’auteur(e) francophone vivant(e) pour Karina Testa et Barbara Lamballais, et celui du spectacle de théâtre privé.
*Interruption Volontaire de Grossesse.
Juliette Roux

